Auto-Sabordage
La destruction créatrice a trouvé son miroir : une création qui, à force de se reproduire, menace d'appauvrir la création elle-même.
July 7, 2026

Nous évoluons à l’ère de l’intelligence artificielle. Cet aphorisme se lit partout, tout le temps. L’écrire relève d’une banalité abyssale.
Non, mais sérieux ! Les gars : nous sommes à l’ère de l’intelligence artificielle.
Qui aurait parié, il y a cinq ans, que nous échangerions quotidiennement avec des machines comme si elles étaient nos alter-ego.
Bien sûr, une multitude d’œuvres de science-fiction, de 2001 Odyssée de l’espace à Iron Man, avaient décrit un monde où l’on papotait naturellement avec des machines. Mais, en la matière, même les meilleurs auteurs se méprennent. A quand l’Hoverboard de Retour vers le Futur, sans oublier les Nike autolaçantes ? Mais non, pour l’IA, c’est arrivé spontanément, et adopté presque naturellement. Comme si de rien n’était.
Quelques-uns s’inquiètent bien de la menace que représente la technologie sur notre humanité, sur nos capacités cognitives.
Pendant que d’autres, obnubilés par les capacités de la machine, en abusent aveuglément, sans mesurer les conséquences de leur démarche.
A la soupe
Nous, enfin, essentiellement une poignée de brillants ingénieurs, avons engendré une machine à générer. J’écris bien « à générer », plutôt que « à créer ». Fondamentalement, jusqu’alors du moins, la machine ne s’est guère révélée créative. Elle pompe, certes, ce qu’on veut lui donner, comme ce que ses entraîneurs ont allégrement pillé. Puis, sur l’injonction d’un prompt pas toujours bien senti, elle génère une bouillie vaguement ressemblante au style dont elle s’inspire. Écris-moi un texte à la manière de Philip Roth ! Génère une chanson digne de Radiohead ! Digne, le résultat l’est rarement. Heureusement. On se contentera donc d’une soupe insipide et vaguement ressemblante.
Encombrement
On aurait pu s’arrêter là. Et se réjouir que les réseaux neuronaux de l’IA ne rivalisent pas en créativité avec nous. C’était sans compter sur notre capacité à tendre vers la facilité. Les chiffres sont éloquents. Selon les données de Deezer publiées en janvier 2026, environ 60.000 titres générés par intelligence artificielle sont diffusés chaque jour. Cela représente 39% de toute la musique mise en ligne quotidiennement. Les maisons d’édition sont noyées par des manuscrits produits, non pas avec l’IA, mais par les machines. Quel encombrement. Et ne parlons pas de ces publications LinkedIn, faussement authentiques, qui ressemblent toujours plus les unes les autres. De quoi nous donner envie d’aller voir ailleurs.
Tout le monde ne s’appelle Thom Yorke (le leader de Radiohead), ou Damon Albarn (leader de Blur et de Gorillaz, dont le dernier album est un bijou musical). On ne s’improvise évidemment pas génie créatif. Et c’est heureux. En outre personne n’a encore été applaudir ChatGPT 5 aux Francofolies d’Esch-sur Alzette, ni dépensé 22 euros pour acquérir le dernier livre de Opus 4.8, l’un des derniers modèles d’Anthropic. En matière d’art, rien ne laisse suggérer que Mistral soit davantage gagnant.
Création destructrice
Aussi, faisons le pari que les êtres humains que nous sommes continueront de privilégier l’original, l’authentique, à toute tentative de Canada Dry numérique. Faisons aussi le pari que les machines pourraient s’auto-saborder. Cela se traduit, déjà aujourd’hui, par un appauvrissement ostensible des contenus web. Et dans des IA, bêtes mais bluffantes, qui continuent inlassablement à apprendre… à partir des contenus qu’elles ont-elles-mêmes préalablement générés.
Si Schumpeter a théorisé la destruction créatrice, induite par l’innovation, l’IA aurait tendance à entretenir une création destructrice. Et ça, ce n’est pas une IA qui l’écrit.